Première fois que j'ai ouvert le rapport annuel d'une banque, j'étais perdu. Total bilan : 1 500 milliards d'euros pour BNP. Capitaux propres : 130 milliards. Soit moins de 9 %. Pour une entreprise classique, ce ratio ferait fuir n'importe quel banquier. Pour une banque, c'est tout à fait normal. Bienvenue dans un secteur où tout marche à l'envers.
Le bilan bancaire se lit à l'envers
Sur le bilan d'une entreprise normale, les actifs ce sont les usines, les stocks, les créances clients. Les passifs ce sont les dettes et les fonds propres. Une banque, c'est l'inverse mental.
Côté actif, on trouve principalement des créances : les prêts que la banque a accordés à ses clients (particuliers, entreprises, États). Plus quelques portefeuilles de titres pour gérer la liquidité. L'actif d'une banque, c'est de la dette à recevoir.
Côté passif, on trouve principalement des dépôts : les comptes de ses clients. Quand tu mets 1 000 € sur ton compte courant, ce n'est pas la banque qui te doit cet argent en l'air. C'est une dette pour elle. Auquel s'ajoutent des emprunts obligataires émis sur les marchés, et les fameux capitaux propres.
Le métier devient lisible : la banque transforme. Elle prend des ressources souvent courtes (dépôts à vue) et les prête sous forme d'engagements souvent longs (crédits immo à 25 ans). Cette transformation est ce qui lui fait gagner de l'argent, et ce qui peut la tuer.
Pourquoi le ratio fonds propres / total bilan ne veut pas dire grand chose
Quand tu vois "fonds propres = 8 % du bilan", c'est normal et même réglementaire. Une banque vit sur l'effet de levier. Si tu voulais qu'une banque ait 50 % de fonds propres comme un Carrefour, plus personne ne te prêterait pour ta maison à 1,5 % de taux. L'industrie ne marche pas sans levier.
L'indicateur clé n'est pas le ratio brut. C'est le CET1 (Common Equity Tier 1), qui rapporte les fonds propres "durs" (capital + résultats non distribués) aux actifs pondérés par les risques (RWA). On pondère parce qu'un crédit à un État n'a pas le même risque qu'un crédit conso : la régulation oblige à mettre plus de capital en face des actifs risqués.
Les ratios CET1 typiques pour les banques européennes systémiques sont autour de 13-15 % aujourd'hui. C'est confortable au regard des minimums réglementaires (souvent autour de 11 % avec coussins). Une banque sous 12 % attirerait l'attention.
Les autres ratios qu'on regarde
Pour une analyse crédit basique, j'ai relevé trois familles de ratios :
Solvabilité. CET1, Tier 1 total, ratio de levier (fonds propres / total non pondéré). Le ratio de levier est arrivé après 2008 justement pour éviter qu'on cache du risque dans des pondérations trop favorables.
Liquidité. LCR (Liquidity Coverage Ratio) : la banque doit avoir assez d'actifs liquides pour tenir 30 jours en cas de fuite des dépôts. Minimum 100 %, les grandes banques européennes sont souvent à 130-150 %. NSFR (Net Stable Funding Ratio) : adéquation entre la stabilité des ressources et la durée des emplois sur un an. Là aussi 100 % minimum.
Qualité d'actif et rentabilité. NPL ratio (Non-Performing Loans) : la part de créances douteuses dans le total des prêts. En zone euro on est autour de 2 %, c'est historiquement bas. Coût du risque : combien la banque met en provisions chaque année rapporté à l'encours. ROE et coefficient d'exploitation, indicateurs classiques de la rentabilité.
Ce qu'on ne voit pas dans le bilan
C'est ce qui rend le métier compliqué. Beaucoup de risques bancaires ne se lisent pas directement.
Le risque de taux du portefeuille bancaire (IRRBB) n'apparaît pas comme une ligne. Il est diffus dans la structure du bilan. C'est exactement ce qui a tué SVB en 2023, et j'ai un article dédié à venir là-dessus.
Les engagements hors bilan sont énormes pour les grandes banques : garanties données, dérivés, lignes de crédit non tirées. Tu ne les vois pas dans la photo statique. Ils sont dans les annexes des comptes, ce qui demande de lire les 300 pages.
Le profil de duration des dépôts. Les dépôts à vue sont juridiquement disponibles immédiatement, mais en pratique les clients ne retirent pas tout d'un coup. Les banques modélisent un comportement "stable" sur ces dépôts. Sauf quand la confiance casse. Là encore SVB est l'exemple parfait : tout le monde a voulu son argent en même temps.
Une checklist quand tu ouvres un rapport bancaire
Si tu veux te faire une opinion en 20 minutes :
- CET1 ratio (et comparaison avec l'exigence)
- LCR et NSFR
- Évolution du NPL et du coût du risque sur 3 ans
- Composition des dépôts (corporate vs retail, en valeur et en concentration)
- Sensibilité du résultat net aux taux d'intérêt, généralement publiée dans les annexes
- Notation et perspective des agences (S&P, Moody's, Fitch)
Si tous ces points sont solides, tu as une banque qui dort tranquille. Si un seul commence à se dégrader, c'est là qu'il faut creuser. Une banque qui va mal, ça se voit rarement en regardant le résultat net : ça se voit en regardant l'érosion silencieuse des ratios prudentiels et la concentration des risques.